La Grande Guerre de François Chevalier - Archives Métral 1ère partie

A la veille de la guerre de 14-18, François Chevallier, âgé de 36 ans et natif de Montagny, était agriculteur au village de Vovray près de Seynod. Fermier d'un M. Beauquis, il exploitait le domaine d'importance moyenne avec son épouse Jeanny née Guyot de Branchy à Seynod. Ils étaient parents de deux fillettes Marie et Germaine. La petite famille sans être très riche, vivait heureuse et sans histoire.

Lorsque la guerre fut déclarée, le dimanche 2 août 1914, François Chevallier était mobilisable, mais selon la consigne gouvernementale "il restera provisoirement dans ses foyers et ne se mettra en route pour rejoindre son corps que s'il reçoit un ordre le lui prescrivant". Le 14 décembre, le Conseil de Réforme le déclare Bon pour le Service armé. C'est le 17 mars 1915 que François reçoit l'ordre de rejoindre le 11e Régiment d'artillerie à pied, basé à Briançon.

Le jour tant redouté par la petite famille Chevallier est arrivé dans l'émotion et l'anxiété que l'on imagine. Comment en serait-il autrement, quand l'agriculteur qu'est François, sur qui tout repose du travail à la ferme, doit s'en aller en laissant sa femme se débrouiller avec le bétail et la culture en ce début de printemps 1915 ? Et pourtant, il faut partir et vers quel destin... 

Dès le premier jour, le soldat Chevallier écrit une lettre à son épouse, première d'une longue série dont ne sont publiés à chaque fois que des extraits les plus caractéristiques.

 

Briançon 18 mars 1915 - 16h30

Chère épouse, 

Ne te fais pas de la bile, je suis arrivé à bon port et en bonne santé. On est dans un fort pour deux jours seulement. Ce n'est pas pour nous équiper, on va dans un autre à côté qui est bien près des nuages. Il domine Briançon d'au moins 450 m., il est comme Vovray avec le crêt Benon. Nous sommes presque tous savoyards et de la Haute. On a mis une heure et demi depuis la gare pour monter. J'ai trouvé toute la bande à Joseph Beauquis à Grenoble.

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Ne pleure pas sur mon sort. Pas de mauvais sang car je suis content d'être tombé dans le régiment. Au revoir, François

 

Dimanche 21 mars - 8h30

Bien chère épouse,

Je pense que tu as déjà reçu ma lettre du 18 envoyée du fort des Têtes. Maintenant je suis monté plus haut c'est au Randouillet. Il en arrive encore à ce moment. Nous devons être 500 environ et presque tous savoyards. Hier il est arrivé Guillermin de Montagny et Pierre Grandchamp. Aujourd'hui dès 10 heures, nous sommes libres et je veux descendre à Briançon voir un peu ce trou et remonter avant 5 heures pour la soupe. Nous n'avons qu'un sentier qui ne vaut pas la Tambourne et nous sommes ravitaillés que par un câble et notre enceinte est fermée par pont-levis. Au revoir à toi et notre progéniture...

 

Briançon le 24 mars 1915 - 9h30

Je viens un peu calmer la douleur de notre séparation en t'écrivant quelques mots pour raffermir ton pauvre coeur qui doit être bien malade ainsi que celui des petites.

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Voilà trois jours seulement que nous faisons un peu de théorie, apprendre à saluer, à connaître les grades. Autrement corvée de neige à peu près deux heures par jour pour ouvrir la route pour descendre au fort des Têtes. Par place il y en a 60 à 80 cm et à d'autres 1.50 m. Beaucoup se plaignent déjà d'être enroués ou du mal de ventre, mais moi je n'ai encore rien. Il y en a déjà un à l'infirmerie.

Ce qui m'embête le plus c'est que j'ai trop de temps à perdre et vous autres trop de travail. Que veux-tu, il faut prendre patience jusqu'au jour tant désiré où je pourrai réintégrer le foyer familial.

Ce que je veux te recommander avant tout, ce sont les excés de travail qu'il ne faut pas faire. Ne fais que le nécessaire afin de conserver la santé autant que possible. Quand tu m'écriras, dis-moi si les gardes-voies de Vovray ou des environs ont déjà été rappelés. Au plaisir de se revoir et de t'embrasser. François

 

Briançon le 31 mars - 03h

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Hier nous sommes descendus au fort des Têtes pour se faire vacciner contre la typhoïde et nous sommes tous malades. Ça remue le sang des pieds à la tête pour commencer, ça m'a joué jusqu'à me faire vomir. Aujourd'hui ça va mieux, il n'y a que le bras gauche que je ne peux pas me servir.

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Mais les jours passent dans la garnison de Briançon et les rumeurs de départ pour le front s'amplifient. François Chevallier est versé dans l'artillerie lourde comme canonnier. Il devra manipuler les obus dans les canons groupés en batteries. Certainement que sa robustesse l'a prédisposé à ce travail. Il en faut de la force physique pour monter et démonter les lourdes pièces composant les canons et les charges d'obus pesant plus de 80 kg.

 

Le 10 avril 1915 - 19h

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On nous a consignés pour demain dimanche pour nous équiper de tout afin de partir lundi soir à 7 heures. Je ne sais pas si ce sera exact mais si ce n'est pas ça, ce n'est pas loin. On doit partir deux batteries, la mienne et une autre. Je ne compte guère qu'on nous enverra directement au front, peut-être quelques jours à Lyon ou Dijon avant.

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Tu me dis que tu as commencé le jardin. La ligne de haricots fais-la du côté du maïs. Comme le vent vient toujours de la montagne de l'autre côté, l'avoine pourrait verser dessus. Pour le veau de la Roupine fais comme bon te semble. L'élever c'est long sans grand rapport et acheter une vache tu sais combien elles coûtent.

 

Grenoble le 12 avril 1915 - midi

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On nous a consignés hier toute la journée pour nous donner juste un fusil gras avec fourreau et bayonnette et une paire de brodequins. J'aime mieux garder les miens qui sont plus solides que des neufs. On m'a dit qu'on me les payerait 14c.50 mais quand ? On croit qu'on va être dirigé sur Paris pour nous envoyer après sur le front pour reconstruire les voies ferrées et routes. On ne connaît rien au maniement d'armes mais on risque bien de se faire encercler par les Boches ou de mourir sous leurs avions.

 

Grenoble le 13 avril 1915 - 17h45

Cet après-midi nous avons eu revue au Champ de mars avec cerne de sac complet.

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C'est par les fiches de route, établies avec précision par François Chevallier que l'on connaît la suite des événements après son séjour à Grenoble du 8 avril au 26 avril 1915.

26 avril : départ de Grenoble par Lyon, Châlon-sur-Saône, Gray, Epinal

27 avril : arrivée à Gérardmer (Séjour) secteur 97

La lettre du 27 avril 1915 est sans entête de lieu, et François écrit à mots couverts car il est au front d'Alsace et que la censure militaire exige la discrétion. Les lieux de combats sont désignés par des secteurs numérotés.

 

Le 27 avril 1915 - 17h

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Je ne sais pas encore au juste si je peux te dire où je suis mais tu peux le deviner. Les Boches ne sont pas très loin de nous, j'ai déjà entendu les canons. Je suis un peu las n'ayant pas dormi la nuit dernière à cause de 26 heures de chemin de fer.

On vient de nous apprendre que l'on repart demain pour se rapprocher plus près du fléau. On comprend très bien que ça sent la poudre mais ne te fais pas de mauvais sang.

Je t'écrirais le plus souvent possible mais par cartes car je ne pourrai plus te conter ma vie de nomade comme avant.

 

Le 29 avril - 11h - Au ravin des Poilus

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Ne soit pas trop en peine de moi, je vais toujours bien. La grippe commence à s'en aller. Si les Schleus en faisaient autant je serais vite remis. C'est vrai que quand ils sont malades nous avons des médicaments qui les guérissent instantanément. Artilleurs à vos pièces ! En cinq secondes nous sommes heureux de leur envoyer une bordée qui en calme plus d'un. Ah les vaches ! Ils ne voudront donc pas renoncer que par force. Zim-pan ! En ce moment ils nous envoient le café mais dans un moment on va leur rendre avec le pousse-café. Tout ça ne vaudra pas une perm' de 6 jours que j'attends avec impatience. Je pense l'avoir si elles ne sont pas supprimées à nouveau pour aller t'aider à piquer les patates.

 

Le mardi 18 mai - 11h30 - Sous les sapins

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Aujourd'hui comme hier il fait quelques averses qui rafraichit le temps considérablement. J'ai presque froid aux doigts et surtout aux pieds pour t'écrire sous une baraque à tous vents. C'est presque tous les jours qu'il faut changer de chaussures à marcher toujours dans la boue.

Je t'avais demandé un colis de 1 kg d'une tomme ou de fromage. Si ce n'est pas fait, tâche que la marchandise soit un peu dure et tu l'enveloppes d'un morceau de serpillère que tu couds avec adresse sur une carte forte que tu couds dessus.

 

Le mercredi 26 mai - midi - Dans les sapins

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Nous sommes toujours bien abrités des rayons du soleil et de la vue indiscrète des Boches par de grands sapins. Ce qui frappe le plus à l'oeil c'est de voir mes frères d'armes couchés pour toujours dans ces vastes forêts et dont leurs tombes ornées d'une modeste croix en bois blanc avec couronne de lierre ou mousse accrochée ainsi que leur inscription qui se compose de leur nom, n° de régiment et date du décès. Les camarades leur font un entourage en pierre et les recouvrent d'un lit de mousse.