Le relais Sainte-Catherine - Gilbert Viviant

Voici un immeuble commercial récemment disparu qu’il n’est pas nécessaire de situer longuement tant il était visible et connu non seulement à Seynod mais dans toute la région annécienne. Relais Ste Catherine… un nom qui était tout un programme. Construit au cours du XIXe siècle sur la nouvelle route d’Annecy à Chambéry, il servait de relais de chevaux au temps des diligences et autres voitures de transport. Là, de plus, voyageurs et cochers pouvaient trouver le gîte et le couvert ce qui était bien commode. Quant au vocable de Ste Catherine il faisait évidemment référence à la montagne voisine et son ancien couvent, mettant ainsi l’établissement hôtelier sous la protection d’une sainte dans un temps où voyager n’était pas sans péril.

Après le temps des chevaux, qu’un anneau scellé dans la façade rappelait, l’hôtel à l’architecture accueillante connaîtra une activité plus locale. En effet la construction de la coopérative-fruitière en 1889 tout à côté, donnait aux villageois l’occasion de s’y rencontrer autour d’un verre et une petite épicerie rendait service aux ménagères. Une fois l’an lors de la vogue, la jeunesse y venait danser au son de l’accordéon. Naturellement les automobilistes encore peu nombreux se restauraient de spécialités du pays.  

Si mai 1968 est une date dont chacun se souvient, elle l’est plus encore pour la famille Zerbola d’Annecy qui reprend précisément à ce moment-là le Relais Ste Catherine  comptant douze chambres et autant de repas à midi. On l’imagine, les débuts sont des plus difficiles car il a fallu beaucoup emprunter pour rénover entièrement l’établissement, des cuisines aux chambres, qu’on a conservées, en passant par le bar et la salle de restaurant. Les banques, chaque fin de mois, ne manquent pas de se manifester, parfois sans ménagement, aux nouveaux propriétaires par ailleurs parents d’un petit Patrice de six mois. Le patron en cuisine et son épouse en salle travaillent dix-huit heures par jour. Consolation, la clientèle augmente régulièrement, et la famille vient prêter main forte.

Ces premières années d’enfer furent toutefois égayées par l’arrivée au foyer en 1972 d’une petite blondinette prénommée Karine, celle-là même qui avec émotion nous relate ses souvenirs. « Malgré leur charge de travail, mes parents se sont toujours beaucoup occupés de nous, précise-t-elle, ils ne voulaient pas que nous souffrions de la situation ».

Peu à peu les choses vont mieux. Les clients apprécient les menus savoureux et copieux, d’un bon rapport qualité- prix. Mr Zerbola est exigeant sur la valeur des produits en particulier de la viande. Il avait ses fournisseurs attitrés, de préférence du pays, et les vins étaient savoyards.  

En 1990 se joignant à leurs parents et aux employés de plus en plus venus de l’extérieur,  Karine et Patrice Zerbola font leur entrée dans « l’entreprise ». C’est de cette époque que sont servies les fameuses cuisses de grenouilles tous les soirs et «  pas seulement que le vendredi » ajoute Karine.

En plus des repas de midi (deux cents) et du soir, l’établissement assurait aussi les banquets de mariages, communions et autres fêtes, soit parfois sur  trois générations pour certaines familles. La clientèle journalière comptait beaucoup d’employés d’entreprises voisines, des représentants et des chauffeurs routiers. Mais le nombre de ces derniers baissa après l’ouverture de l’autoroute en 1976. Certains repassaient lors de leurs vacances «  faire un petit coucou ». Le passage du tour de France amenait à l’hôtel des organisateurs, et les galas des vedettes, comme l’inoubliable Fernand Reynaud dont la photo dédicacée voisinait avec d’autres célébrités sur un tableau dans le bar.

Plus mélancoliquement l’emplacement à un carrefour de l’hôtel-restaurant permettait d’apporter les premiers secours aux accidents de la circulation ne serait-ce que pour téléphoner. Tout s’améliora dès la pose des feux tricolores. Mais une hôtellerie toujours ouverte sur une voie à grande circulation peut être utile dans d’autres circonstances. Un jour un homme affolé entre en trombe dans le bar : « Ma femme est en train d’accoucher dans la voiture ! ». Mme Zerbola se précipite et aide à la naissance ; puis calmement coupe le cordon ombilical, s’absente un court instant, et revient faire la ligature avec de la ficelle à rosbeef ! 

Début du 21ème siècle à Seynod. La ville ne cesse de grandir et des contraintes en matière d’urbanisme obligent le relais Sainte-Catherine à cesser son activité en 2006. Les adieux aux clients furent très émouvants et ceux-ci les leur rendirent bien. Depuis Karine et Patrice ont repris un bar dans la Vielle ville. Quant à leurs parents ils sont à la retraite mais juste retour des choses viennent parfois l’été prêter main forte à leurs enfants !