Oncle Alexandre - Léo Gantelet

« Bonjour mon oncle. Je viens te rendre une petite visite. Je sais que tu en as eu bien peu depuis 90 ans que tu reposes dans cette terre étrangère, cette terre champenoise si éloignée de Seynod, ton village natal savoyard ».

Je ne savais presque rien de ce frère de mon père, mort sous les balles allemandes le 4 mai 1917, sur les pentes du Mont Cornillet, au cours d'une bataille meurtrière comme on savait les faire pendant la Grande Guerre, du côté des frontières de l'Est. Et pour cause, il était mort 23 ans avant ma naissance. De temps en temps, affleurait un souvenir, une allusion dans la bouche de mon père ; souvenirs de guerre, bien sûr, car non seulement ils étaient frères de sang, mais ils furent aussi frères d'armes durant ces années terribles. Souvenirs également, parfois évoqués par Joseph, l'autre frère, le religieux.

À travers ces maigres informations, émergeait l’image d’un jeune homme bien équilibré, adroit, jovial, inventif, respectueux des valeurs morales et de la famille ; autant de qualités presque lisibles sur cette photo de 1910 que j’ai dans mon bureau, prise à Sacconges, hameau de Seynod, non loin de la ferme paternelle. Il est là debout, avec son grand père et ses six frères et soeurs alignés autour des deux parents assis sur une caisse à brancards posée à l'envers dans l'herbe. Belle famille de paysans, digne et forte, unie pour sa survie dans un monde agricole rude et d'un autre âge.

Il y a encore cinq ans, mis à part quelques détails que j'avais appris d'un compte-rendu écrit par l'oncle Joseph en 1973 à la suite du quasi « pèlerinage » qui l’avait conduit sur sa tombe en compagnie de ma mère Jeanne et de ma soeur Thérèse, c'était à peu près tout ce que je savais de ce parent très proche par le sang mais fort éloigné dans le temps et dans l’espace. Jusqu'au jour où, animé de je ne sais quelle pulsion ancestrale, j'eus envie d'en savoir davantage sur son compte. Le texte de cet oncle que j'avais relu récemment, me rappelait que son auteur était venu trois fois se recueillir en ce lieu de mémoire : 1922, 1935, 1973. Il me rappela également, et je n'eus aucun mal à extraire de ma mémoire ce souvenir d'enfance, qu’en 1948, j'avais 8 ans, mon père avait lui aussi fait le voyage. Voilà qui remontait donc à 59 ans !…

Je revois encore très bien les préparatifs de ce qui, à l'époque pour un paysan savoyard, avait l'ampleur d'une aventure ferroviaire exceptionnelle ; que mon père avait cependant déjà vécue, mais en tenue règlementaire et le fusil à l'épaule, quelque 34 années plus tôt. De cette visite historique, il ne reste dans la famille, qu’une photo sur laquelle on voit mon père, debout, l'air grave et recueilli, derrière la croix toute blanche de la tombe de son frère.

1922, 1935, 1948, 1973, et aujourd'hui 27 juin 2007, cela fait donc cinq visites, et moins de 10 visiteurs, en 90 ans, sur la tombe d'Alexandre Gantelet. Pendant tout ce temps, y en a-t-il eu d'autres que nous ne connaitrions pas ? J'en doute fort. Peut-être quelque ami de tranchée ayant survécu au carnage... Y en aura-t-il d'autres dans le futur ? Rien n'est moins sûr. À moins que ces quelques pages, sorties un jour d'un tiroir poussiéreux où elles auront été rangées, ne raniment la petite flamme presque éteinte de ce lointain souvenir. Aujourd'hui, c'est à moi qu'il incombe de la ranimer, cette flamme. Je suis arrivé hier soir à Sept Saulx en voiture, avec Christiane. Et c'est dans cette perspective, que nous avons passé la nuit à l'hôtel du Cheval Blanc. 

J'ai en main un petit dossier sur Oncle Alexandre, que j'ai constitué ces dernières années. D'abord, j'ai retrouvé sa trace aux Archives Départementales à Annecy, puis sa fiche signalétique sur le site Internet « Mémoire des Hommes ». Voici quelques éléments qui en sont ressortis :

Nom : Gantelet

Prénom : Alexandre, François

Grade : 2e classe

Corps : 48e régiment d'infanterie n° 2

Matricule :12 502 - Classe : 1913

Matricule : 1994 - au recrutement - Annecy

Mort pour la France le : 4 mai 1917

Lieu : Mont Cornillet (Marne)

Genre de mort : tué à l'ennemi

Né le : 28 septembre 1893

À : Seynod - Département : Haute-Savoie

Acte transcrit le : 22 juillet 1917

À : Seynod - Haute-Savoie

Numéro du registre d'état civil : 101 - 708 - 1922   (26 434)

Cote aux Archives Départementales : 1 R 807

Conseil de révision :

·        Inscrit sous le numéro 55 - Annecy Sud

·        Classe : 7 c partie de la liste de 1913

·        Bon pour le service armé

·        Sursis article 20 accordé. Frère (Francis) au service

Détail service et mutation

·        Incorporé au 97e régiment d'infanterie le 17 août 1914 - 2e classe - matricule : 6810

·        Passé au 90e régiment d'infanterie sous le numéro 1056 2/11 du 25 janvier 1915

·        Passé au 328e régiment d'infanterie le 1er juillet 1915

·        Passé au 48e régiment d'infanterie le 21 septembre 1915 (en exécution de la dépêche 212 M. du général commandant la 11e région, du 16 septembre 1915)

·        Soldat de 2e classe

·        Tué à l'ennemi le 4 mai 1917 au mont Cornillet

·        Avis 11 - et n° bis 371013 du 9 juin 1917

Campagnes

·        Du 17 août 1914 au 4 mai 1917

Plusieurs citations

·        Cité à l'ordre du régiment n° 548 du 28 mars 1917 : « Soldat d'élite, dévoué et courageux. A toujours montré sous le feu le plus beau sang-froid, notamment du 18 aux 21 mars 1917 où il a été pour tous un exemple d'énergie et de mépris du danger ».

·        Croix de guerre

Deux ans plus tard, je m'étais rendu au château de Vincennes pour consulter les archives de l'Armée de Terre. Je ne trouvai pas trace du nom de mon oncle, mais je tombai par contre, sur un compte-rendu relativement détaillé de cette bataille du 4 mai 1917 au Mont Cornillet, qui lui coûta la vie. En voici quelques extraits :

Vendredi 4 mai

….
En Champagne, nous avons repoussé des coups de mains ennemis dans les bois, à l'ouest du mont Cornillet et sur les hauteurs à l'est du Mont-Haut. Dans cette dernière région, nous avons réduit un îlot de résistance dont la garnison a été faite prisonnière. 9 officiers et 210 hommes sont tombés entre nos mains. Sur la rive gauche de la Meuse, nos détachements ont pénétré dans les tranchées ennemies.

4 MAI 1917

A 18 h 10, le 48e R.I. progresse sur les pentes du MONT-CORNILLET, mais il est rejeté sur ses positions. C'est un nouvel échec dû à la puissante organisation du terrain au MONT-CORNILLET, où le fameux tunnel met à l'abri des coups de l'artillerie une importante garnison qui ne sort pour occuper ses positions de combat qu'au moment où nos troupes partent à l'assaut. Nos pertes sont sévères: 14 officiers, 719 hommes. Nous avons fait 160 prisonniers, dont 6 officiers. Après cet effort, la 19e D.I. est relevée et remplacée par la 48e D.I. (général JOBA). Pendant quelques jours, une accalmie s'établit sur le front. Les troupes s'organisent et renforcent les positions sous un bombardement réciproque.

Me voici donc avec Christiane, à l'entrée de cette nécropole, immense quadrilatère contenant 26 rangées de 119 tombes, soit 3094 croix blanches toutes identiques, à l’exception de quelques pierres sculptées de l'étoile et du croissant de soldats musulmans. 3064, avait écrit l'Oncle Joseph. Probablement son décompte était-il diminué des quelques rares tombes vides que j'avais remarquées ça et là.

On entre dans le cimetière par un grand portail métallique flanqué de deux colonnes de pierre historiées. Tout au fond, un drapeau bleu, blanc, rouge, flotte au haut d'un mat. Les deux grands espaces formés par l’allée centrale qui les sépare, sont plantés de croix en rangées régulières à même le gazon. J’avais imaginé qu'il y aurait quelque part un registre, ou un panneau, avec le nom des défunts et l'emplacement de leur tombe. Nous ne trouvâmes rien de tel... Pas d'autre solution pour nous que de passer la nécropole au peigne fin.

Au début, je crus pouvoir me repérer à partir de la photo de 1948 sur laquelle on voyait des arbres au fond, ce qui pouvait indiquer que la tombe se trouvait sur l'espace de gauche puisque c’était le seul qui soit actuellement bordé de bois. Mais sur une durée de presque 60 ans, la végétation varie énormément. C'est ainsi que nous explorâmes en vain toute la moitié gauche de la nécropole, ce qui nous prit une bonne heure. Il nous fallut reprendre notre courage à deux mains pour entamer l'investigation de la partie droite. Nous le fîmes en commençant par le fond et en remontant vers l'entrée du cimetière.

Notre méthode consistait à visiter, chacun en alternance avec l'autre, une lignée de tombe. Au fil des minutes, et des quarts d'heure, cet exercice était devenu une véritable épreuve. Je ressentais un indicible et croissant malaise à marcher sur le ventre de ces pauvres soldats. Les plaques métalliques grises que portaient les croix n'étaient pas faciles à lire, car elles avaient vieilli elles aussi. En outre, elles se trouvaient davantage à hauteur de genou qu’à la hauteur du regard. Je remarquai d'ailleurs, à partir de la photo de 1948, sur laquelle les croix apparaissaient plus hautes, avec des jambages formant des angles droits vifs et non pas arrondis comme sur celles que j'avais devant moi, qu'elles avaient été changées depuis ce temps-là.

Le ciel était couvert, et la lumière du jour commençait à baisser, et je devais forcer ma vue pour déchiffrer les noms. J'avais au coeur la hantise de manquer la tombe ; j'en étais réduit à éliminer les inscriptions qui n'étaient pas « Gantelet », me disant que je ne pouvais manquer la bonne dont la graphie m'était (et pour cause) si familière, plutôt qu'à lire des noms inconnus.

Un grand remue-ménage se faisait dans ma tête, un grand tohu-bohu dans mon coeur, un grand chambardement dans mon âme. Une vraie grande souffrance me secouait tout entier. Mais que représentait cette souffrance-là, si grande qu'elle pût être, par rapport à la vie brisée d’oncle l'Alexandre ? 24 ans. Tout juste sorti de sa campagne, où il avait travaillé dur, en famille, sitôt son Certificat d'Etudes Primaires en poche. Mon père m'avait dit que jusqu'à l'âge de 20 ans, il avait lui-même toujours dormi dans l'écurie. 20 ans pour lui en 1901, c’était 18 ans pour Alexandre. Il y a tout lieu de supposer que lui aussi dormait à l'écurie. Ce qui n'est pas forcément synonyme de malheur. On peut dormir à l'écurie et être heureux, certainement. Mais si l'on compare notre niveau d'exigence d'aujourd'hui, que symbolisent fort bien les 4 étoiles de notre hôtel du Cheval Blanc de Sept Saulx où nous dormirons cette nuit, aux conditions de vie quasi misérables de nos parents, on reste frappé de stupeur et l'on a du mal à réaliser.

Tandis que ces considérations m'envahissaient progressivement j'en arrivai à la sixième rangée ; et Christiane, à la septième, lorsque subitement, levant la main en l'air, elle s’écria : « ça y est ! ». Je la rejoignis ; elle était à quelques pas seulement. Devant moi, il y avait bien cette tombe portant le numéro 727, lequel, avec ses deux 7, semblait indiquer par lui-même et par pur hasard, qu’elle était la 7ème à partir de la limite droite, dans la 7ème rangée à partir du fond du cimetière. Sur la plaque métallique, il était écrit : 

727 - GANTELET Alexandre

48 - R.I.

MORT pour la FRANCE le 14 - 7 – 17

Pourquoi cette erreur de date, quand tous les documents concordent pour attester qu’Oncle Alexandre est bien tombé au combat le 4 mai 1917 au mont Cornillet ? Je ne saurais le dire. Mais, au fond, cela n’a pas vraiment d’importance.

Restait à le voir, ce fameux Mont Cornillet, de sinistre mémoire. Nous nous y rendîmes en voiture le lendemain matin après une nuit réparatrice au Cheval Blanc. Une bosse à peine visible dans la campagne champenoise, couverte de bois et de buissons, qui ne donne pas le moindre frisson tant elle semble paisible et inoffensive ; mais inabordable  pourtant, car tout entière englobée dans le périmètre d'un grand camp militaire. Nous nous sommes contentés de l'observer depuis la route, tout en roulant en nos for intérieurs de funestes pensées.

La campagne était belle en ces premiers jours d'été. Belle à sa manière, en ses horizons lointains, avec ses lourds nuages gris, ses sautes de vent aigrelet, ses monts et ses plaines quadrillés de vert et d'ocre, et cette immense nostalgie aux franges de la mélancolie, qui baigne toute cette région champenoise. Il ne nous restait plus qu'à rentrer. Nous reprîmes la route, dans un premier temps, jusqu'à Colombey-les-Deux-Églises où nous passâmes la nuit ; non sans aller saluer la tombe du Général et sans visiter la Boisserie, cette vaste demeure en si parfait accord avec le désenchantement légendaire du grand homme, et le spleen que nous portions nous-mêmes depuis la veille.

De cette dernière visite, je retiendrai surtout le bureau du Général ; hexagonal ; logé au rez-de-chaussée d'une tour à six côtés qu'il se fit lui-même construire. Géniale métaphore de cette France, l'Hexagone, à laquelle ce Français hors normes s'était si profondément identifié !

Cette flânerie au pays du Général qui, en apparence, n'avait rien à voir avec mon propos, s'avéra pourtant en parfaite harmonie avec notre démarche. En commun, j’y trouvai ces paysages de Champagne vallonnés et un peu tristes, ce même indicible pathos fait de regrets et d'incompréhensions des guerres modernes, un sentiment de respect pour la bravoure de ces hommes devenus héros, souvent malgré eux, le remue-ménage intime que tout cela créait en nos esprits, et probablement, la trace indélébile qu'il en resterait au tréfonds de nous-mêmes.

 

* (J’apprendrai plus tard qu'il y avait bien, près de l'entrée, à l'usage des visiteurs, un registre indiquant les noms et emplacements des tombes, mais je ne l'avais pas trouvé).