Seynod, Vieugy et Balmont, d'après les visites pastorales - Laurent Perrillat

Seynod, Vieugy et Balmont, d'après les visites pastorales - Laurent Perrillat

Un des meilleurs moyens pour établir l'histoire d'une localité est de recourir aux sources d'origine religieuse. L'ancien diocèse de Genève, auquel Seynod, Vieugy et Balmont appartenaient avant la Révolution, est, de ce point de vue, assez riche : on conserve une série presque ininterrompue de procès-verbaux des visites pastorales depuis le début du XVe siècle, s'échelonnant environ tous les trente ans. En quoi consistent ces documents ? Il s'agit du compte-rendu écrit (en latin, jusqu'à la fin du XVIe siècle) de la venue de l'évêque ou de son représentant dans la paroisse. Le prélat inspecte l'état moral du curé, l'interrogeant notamment sur ses connaissances théologiques, et celui des paroissiens mais aussi l'état matériel de l'église et des bâtiments qui s'y rattachent, donnant à l'occasion des recommandations ou administrant la confirmation ou les ordres. Ce texte donne donc une véritable photographie d'une paroisse à un moment donné.

La visite était un événement important à la fois pour la paroisse et pour l'évêque : ce dernier effectuait une tournée dans tout son diocèse, montueux, étendu, aux paysages variés et aux routes pas toujours bien entretenues. Il se déplaçait en règle générale avec une vingtaine de personnes (chanoines, secrétaires, serviteurs...) et il n'était pas rare qu'il visite plusieurs paroisses en une journée. Pour les fidèles, cette venue donnait l'occasion d'entrer en contact avec le chef de l'Eglise diocésaine (souvent un noble, un grand personnage), de lui présenter suppliques et plaintes et aussi de recevoir de sa part admonestations et injonctions... sans oublier de faire des dépenses car il fallait non seulement loger le prélat et sa suite mais aussi obéir aux ordres de l'évêque qui pouvait exiger des réparations sur le bâtiment de l'église ou la cure, par exemple1.

Au XVe siècle, Seynod reçoit l'évêque Jean de Bertrand le 16 juillet 1411 puis le 3 septembre 1414, Vieugy les mêmes jours, et Balmont, le 7 juillet 1411 et le 29 juin 1414. Barthélémy Vitelleschi effectue trente ans plus tard une nouvelle visite : c'est le représentant de l'évêque de Genève qui à cette époque est François de Metz. Ce dernier, cardinal, résidait à Rome et se contentait de percevoir les revenus de son évêché genevois. Vitelleschi, par ailleurs évêque de Corneto, inspectera nos trois paroisses en 1445, les 18 (Seynod et Vieugy) et 19 (Balmont) septembre.

L'évêque de Genève passera encore à Seynod les 14 février 1471 et 2 septembre 1481. Dans les deux autres paroisses, respectivement les 13 février et 9 février 1471 et le 1er septembre 14812.

Quelles informations peut-on tirer de la visite pastorale de 1411-1414 ? Lors de son premier passage, l'évêque trouve l'église de Seynod "bien soignée et bien pourvue" ; des paroissiens disciplinés et un desservant, non pas le curé Pierre de Colombier, un chanoine vivant à Annecy, "de bonne vie et compétent", mais son vicaire, François de Colombier, "assez suffisant et de bonne vie".

Lors de sa deuxième tournée, en 1414, le vicaire a changé, il s'agit d'un certain Jean Durand ; il faut réparer la couverture du clocher qui s'est dégradée. Même bonne impression à Vieugy : environ deux cents bons paroissiens, à l'exception d'un Thomas Pugin, excommunié depuis longtemps. Le curé est Pierre Bergier, "de bon savoir et de vie honnête" mais absent car il apprend la musique, "ailleurs", nous dit le texte. Son vicaire est de savoir médiocre mais de bonne vie. L'état matériel de l'église, en revanche, laisse un peu à désirer : les paroissiens ont deux ans pour refaire la couverture de la nef et du choeur qui "lui-même s'effondre" et faire relier les livres. Trois ans plus tard, lors de sa seconde venue, l'évêque constate que les habitants de Vieugy ne l'ont pas écouté : les réparations n'ont pas été effectuées et elles sont de nouveau demandées. On y apprend que Pierre Bergier réside à Talloires. A Balmont en 1411, curé et paroissiens sont tous de bonnes moeurs ; c'est tout juste s'il manque quelques vitres à l'église. La réparation est, semble-t-il, réalisée car en 1414, quand l'évêque revient, il n'en est plus fait mention mais on dénombre un paroissien excommunié et la couverture de la nef est défectueuse : l'évêque ordonne sa réparation dans les trois mois.

Pour compléter ce tour d'horizon, je propose ici, en complément, une traduction intégrale de la visite pastorale de Seynod en 14433. Elle nous permettra d'effectuer une comparaison avec la situation au début du siècle et de voir qu'il y a encore des améliorations à apporter :

"18 septembre 1443. Le dit seigneur visiteur a visité l'église paroissiale de Seynod, de la collation ordinaire, sous le vocable de Saint-Martin, comptant 47 feux et valant 180 florins de revenus annuels, y compris l'église annexe (de Loverchy). Son curé est Dom Amédée Gazet qui y réside personnellement avec son vicaire. Après avoir repéré des manquements, le visiteur a enjoint aux paroissiens de réaliser les choses suivantes, de la même manière que dans les autres paroisses :

Premièrement qu'ils fassent une armoire en bois pour conserver le corps du Christ, qu'ils refassent le marche-pied de l'autel, une bonne clôture et qu'il y ait une porte sur la partie arrière de l'autel.

Qu'ils achètent une custode4 à pied octogonale pour tenir avec sûreté le corps du Christ. Au-dessus de la custode, qu'ils fassent un cercle de verre5 pour porter le corps du Christ dans les processions et qu'ils achètent un voile blanc pour tenir au-dessus du corps du Christ lors de la Fête-Dieu6.

Avant la Toussaint, qu'ils achètent une lanterne pour tenir la lumière devant le corps du Christ pour la paroisse.

Qu'ils achètent une nouvelle paix7 et fassent réparer le lavabo, de sorte à ce qu'il y ait un écoulement correct en-dessous. 

Avant Pâques, qu'ils fassent écrire un nouveau canon sur leur vieux missel.

Dans l'année, qu'ils fassent un missel bon, neuf et complet et, dans les quatre ans, qu'ils y insèrent un graduel8 noté à l'usage du diocèse de Genève.

Dans les quatre ans, qu'ils installent une pierre complète sur toute la surface de l'autel.

Avant Pâques de l'année prochaine, qu'ils fassent une chasuble, neuve et décente, pour les jours de fêtes, avec étole et manipule et qu'ils achètent un devant d'autel.

Avant Pâques de la présente année, qu'ils bouchent le trou qui se trouve dans la pierre des fonts baptismaux, avec quelque bon ciment, de sorte que l'eau ne puisse s'écouler en-dessous et qu'ils fassent de même aux fonts de l'église annexe.

Qu'ils rebouchent et blanchissent l'intérieur et l'extérieur des murs de toute la nef de l'église, y compris l'extérieur des murs du choeur, qu'ils refassent à nouveau intégralement toute la couverture du nef et le choeur, qu'ils fassent un bon pavement tant dans le choeur que dans la nef, qu'ils se répartissent ainsi nef et choeur : les paroissiens couvriront la nef, le curé couvrira le toit du choeur, à partir du sancta sanctorum9. Tout ceci devra être fait dans les quatre ans".

On aura noté que l'église Saint-Martin de Seynod est alors "de la collation ordinaire", ce qui signifie que c'est l'évêque qui nomme le curé. Cette situation ne durera que quelques années encore car en 1468, le pape unit la cure de Seynod à la collégiale Notre-Dame de Liesse d'Annecy : c'est désormais cette institution ecclésiastique, composée de chanoines, qui nommera le curé de Seynod et son vicaire de Loverchy, assurera une partie de l'entretien des bâtiments... et surtout percevra les revenus de la dîme. Rappelons que cet impôt ecclésiastique prélevé en nature sur les récoltes sera, jusqu'à la Révolution, d'un excellent rapport pour la collégiale et d'une extrême frustration pour les Seynodiens qui voyaient là partir le onzième ou le douzième de leurs récoltes10.

A six cents ans d'intervalle, nous avons pu avoir un aperçu de la vie à la fois religieuse et matérielle des anciennes paroisses qui composaient l'actuel territoire de Seynod. Il s'agissait de communautés bien vivantes, même si leurs ressources étaient faibles. Elles avaient derrière elles déjà une longue histoire, elles s'apprêtent à affronter un XVe siècle relativement prospère et un XVIe siècle qui va bouleverser la vie religieuse de la région, avec l'installation de la Réforme protestante de Genève. Dans toutes ces périodes, ainsi que l'attestent les visites pastorales des siècles suivants, les habitants de Seynod, Vieugy et Balmont, liés par une intense vie paroissiale, sauront faire preuve d'une remarquable faculté d'adaptation, à l'image de l'Eglise d'hier et d'aujourd'hui. 

 

1 - Sur les visites pastorales du diocèse de Genève à la fin du Moyen-Age, cf. les deux ouvrages fondamentaux de Louis Binz : Vie religieuse et réforme ecclésiastique dans le diocèse de Genève pendant le Grand Schisme et la crise conciliaire (1378-1450), Genève, 1973 et Les visites pastorales du diocèse de Genève par l'évêque Jean de Bertrand (1411-1414), Annecy, 2066, d'où on a tiré les informations sur la visite de Seynod, Vieugy et Balmont en 1411-1414.

2 - Cf. C.-M. Rebord, Visites pastorales du Diocèse Genève-Annecy (1411-1920) : analyses détaillées des visites de Saint-François-de-Sales, 1604-1618, texte original des procès-verbaux de ces mêmes visites, nots et documents, Annecy, 1921, t. I.

3 - ADHS, 1G98, fol. 316.

4 - Boîte contenant les osties consacrées.

5 - Autrement dit une sorte d'ostensoir.

6 - Autrement dit une sorte de dais.

7 - Tablette présentée aux fidèles avant la communion pour qu'ils la baisent en signe de paix réciproque.

8 - Livre contenant les chants notés de la messe.

9 - Partie la plus sacrée du choeur, généralement près du tabernacle.

10 - L. Perrillat, "Cure et curés de Seynod aux XVIe-XVIIIe siècles", dans le Bulletin des Amis du Vieux Seynod, janvier 2011, n°26, p. 6-11.